TÉMOIGNAGES
avril 14th, 2010 Posted in EXPOSITIONS ACTUELLES | Commentaires fermés.
- Galerie l’éclaircie Fribourg, exposition Giovanna Butty Croce
vernissage du 10 avril 2010
allocution de Hubertus von Gemmingen
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Chers amis de Giovanna,
J’ai l’honneur et le plaisir de vous adresser quelques mots en guise d’introduction à cette exposition, et je tiens à remercier d’une part Monsieur Bernard Chassot, directeur de la Galerie Plexus, d’autre part l’artiste, Giovanna Butty Croce, de me donner la parole, non pour saupoudrer les œuvres exposées d’un édulcorant suave ou de les asperger d’un lait à l’amidon parfumé, mais pour vous donner quelques repères, quelques pistes, une interprétation possible parmi tant d’autres pour cette septantaine de céramiques et tableaux créés spécialement pour cette exposition.
«Il y a dans le monde des mesureurs et il y a des passionnés, a déclaré l’artiste Jean Dubuffet, il y a ceux qui comprennent l’art à la façon froide d’un théorème de géométrie et ceux qui l’éprouvent à la manière d’une émotion.» Je suis assez sûr que vous toutes et tous faites partie des passionnés et non des mesureurs ou arpenteurs même si ceux-là s’écrivent occasionnellement avec un t supplémentaire «artpenteurs».
Dubuffet qui a inventé le terme d’art brut est l’auteur d’une pensée à laquelle Giovanna attache beaucoup d’importance, et qui lui tient spécialement à cœur: «L’art ne vient pas coucher dans les lits qu’on a faits pour lui; il se sauve aussitôt qu’on prononce son nom: ce qu’il aime c’est l’incognito. Ses meilleurs moments sont quand il oublie comment il s’appelle.» Créer, c’est pour Dubuffet comme pour Giovanna un acte spontané et vital.
Spontané parce que ses œuvres ne sont pas le produit d’une longue gestation ni l’ultime état d’une série de tâtonnements. Vital parce que pour elle créer n’est pas un geste marqué par un savoir-faire routinier, mais un acte de présence, l’expression d’une aspiration vitale, une possibilité de nouer un lien direct avec le monde et la terre.
Le monde et la terre – voici les mots-clés pour les deux groupes de céramiques réunis dans les salles de l’éclaircie. Commençons, courtoisie oblige, par les dames du monde, ces êtres éblouissants qui nous frappent non seulement par la splendeur de leurs robes, mais aussi par l’embonpoint de leurs formes, des grosses femmes, diraient quelques-uns.
Par rapport aux autres dames du monde que l’artiste a façonnées ces dernières années, trois différences sont à relever. La première: les nouvelles dames du monde n’ont plus l’air hautain, cette allure de ne pas vouloir s’occuper du monde dont elles sont issues ou d’être meilleures que les autres. Cela est dû au fait que leurs visages ont perdu les derniers traits marquants, ils sont devenus lisses, une surface sur laquelle les spectateurs peuvent projeter leurs sentiments, leurs inquiétudes et leurs espoirs.
La deuxième différence: elles portent maintenant des robes plus riches, ornées de toutes sortes de décorations, ainsi que des coiffes ou coiffures volumineuses qui font penser aux princesses de Naples du XVIIIe siècle. Et la troisième différence? C’est que ces figures semblent de plus en plus danser; en agitant gracieusement les longues manches de leur robes, telles les dames japonaises du «Genji-monogatari», elle tournent en rond, comme au jour où elles sont venues au monde sur le tour du potier.
Avec ce mouvement circulaire les dames évoquent la forme sphérique, notre planète, les astres, le cosmos, mais aussi le cycle de la vie. Elles se fondent sur une conception matriarcale et mythique, un peu commes les «Nanas» de Niki de Saint Phalle avec lesquelles elles n’ont cependant pas grand-chose en commun. Par contre, on ne peut pas ne pas se rappeler les femmes felliniennes aux formes généreuses et parfois démentielles, surtout la fameuse vendeuse de tabac de Rimini, interprêtée par Maria Antonietta Beluzzi dans «Amarcord».
Mais laissons les fantasmes du metteur en scène italien pour aborder les «Gens de la terre» exposés dans la petite salle. Du grès dans un ton brun chaud, des formes simplifiées, stylisées, hiératiques, ressemblant à des idoles ancestrales, des gardiennes de la terre auxquelles se joignent pour la première fois quelques animaux, un cheval, des chats, un hibou.
Ces figures inspirées entre autres par l’art précolombien d’Amérique latine nous exhortent à prendre garde à notre environnement, à minimiser notre empreinte écologique. Elle semblent nous dire qu’elles accorderont leur protection à toutes celles et tous ceux qui tendent à la spiritualité, qui cherchent la placidité, qui aspirent à l’harmonie profonde de la nature.
Comme exemple, je ne cite que ce chat magnifique dont le corps forme un abri pour la personne qui ose traverser le rideau formé par trois poissons pour entrer dans un monde plein de calme, sans luxe, mais avec un brin de volupté. De toute évidence, on pourrait aussi constater tout simplement que chaque chat adore manger les poissons.
Finalement, j’aimerais diriger votre regard sur les tableaux. Avec ses peintures à l’acrylique, l’artiste passe des trois dimensions de la sculpture aux deux dimensions de la toile, du volume à la surface et du plan à la ligne. En abandonnant les ajouts plastiques qu’elle avait intégrés dans les tableaux antérieures, elle se concentre sur des formes aplaties, mais mises en perspective, des personnages simplifiés, réduits à quelques éléments qui ressemblent aux parties d’un corps masculin ou féminin.
Contrairement aux figures en céramique, elle cherche à les déséquilibrer, à les déstabiliser sans pour autant les faire tomber. Souvent elle esquisse un cadre intérieur qui les maintient dans leur état précaire tout en créant une protection contre l’extérieur régi par les arpenteurs, pour reprendre ce terme de toute à l’heure.
Sur un de ces tableaux on voit une figure de dos qui se contemple peut-être dans un miroir ou qui regarde par une fenêtre. Et il y a là une phrase, l’écriture étant un des éléments que Giovanna a toujours intégré dans ses peintures. Nous lisons: «Je n’ose plus te toucher». Est-ce l’artiste qui parle, qui déclare que son œuvre est achevée même si elle voulait encore changer un détail? Est-ce la figure qui parle à elle-même ou à quelqu’un qu’elle voit sans que nous l’apercevons?
Ou est-ce, et c’est là mon ultime proposition, le tableau lui-même qui parle, qui s’adresse à nous, les spectatrices et spectateurs, qui cherche le contact avec nous tout en nous laissant le choix de rester ou de partir.
Merci pour votre attention.
© 2010 by Hubertus von Gemmingen